Marco Barbon
Alea iacta est
L’éphémère n’a pas de prix. C’est le durable, le persistant qui en a un. Celui qui expose l’éphémère à la vue, dans cette nuit illuminée qu’on appelle le jour, prend le risque de se fondre physiquement dans l’éphémère, quitte à s’y perdre. Marco Barbon a pris ce risque, en consacrant son oeuvre à tout ce qui peut s’évanouir à tout instant et disparaître on ne sait où.
Avec des plumes d’oiseau, avec des balles, des boules, il saisit l’instant où les objets se mettent è bondir, à rebondir, à dessiner des formes aléatoires dans l’espace. Les plumes volent et tourbillonnent, les boules colorées d’arc-en-ciel y figurent en état de lévitation. Il s’agit de poèmes-photos, de Haïkus photographiques, où les boules remplacent le saut de la grenouille de Bashô, suggèrent et glorifient l’éphémère. En utilisant le procédé du polaroïd, d’abord, il choisit la voie la plus aléatoire. En refusant de re-photographier ses vues de balles bondissantes sur papier argentique, ou par un appareil numérique, il s’installe délibérément dans le provisoire. Peu d’instants lui suffisent, quelques secondes seulement, comme si le secret de la vie se dissimulait dans le furtif : l’aléa pur du saut dans l’insaisissable. Curieux artiste, qui semble vouloir se dérober à tout jugement sur un travail qui lui échappe en grande partie. Cela mérite réflexion et suscite la méditation, plutôt que l’analyse.
On finit par en conclure, en le méditant, que Marco Barbon ne souhaite pas être « fixé » lui-même par quiconque, comme on ne peut simultanément saisir la position d’un point dans l’espace et son mouvement dans le même espace : ce qu’on appelle en physique le principe d’incertitude d’Heisenberg – ou, tout simplement, l’incalculable.
Ainsi en vient-on à croire que son oeuvre répond à une connaissance philosophique approfondie. Et, en effet, l’auteur des Chronotopies dispose d’un vrai savoir philosophique, qui va de la culture occidentale la plus ancienne à la culture extrême-orientale non moins ancienne : de Zénon d’Elée au Zen. Du microcosme au macrocosme et du zéro à l’infini.Une telle aventure est si singulière que nul ne saurait prévoir jusqu’où pourrait aller ce migrateur de l’imprévisible.
Marco Barbon : Un maître de la Chance.
Mais aussi, bien autre chose. On repère vite en effet, dans cette oeuvre apparemment très modeste, et très secrète, un lointain écho du surréalisme, et pas seulement celui de Giorgio de Chirico, mais d’Yves Tanguy, de leurs ombres de statues sur les places, de celles de personnages imaginaires sur des plages sans horizon. Mais, contrairement aux œuvres de ces deux peintres, il s’agit d’une atmosphère surréelle diffuse à l’intérieur d’espaces hermétiquement clos. De vitrines, en quelque sorte, qui exposent des surprises et des énigmes. Des interrogations (des objets interrogatifs), plutôt que des réponses à des questions lourdes et prétentieuses. Interrogations mystérieuses, plutôt qu’inquiétantes. Pas de Muses inquiétantes, mais de minuscules barricades mystérieuses, comme les poèmes d’Olivier Larronde. Toutes en douceur, en parfaite sérénité, et même apaisantes, loin de toute idée de guerre et d’agressivité. Aucun esprit de violence révolutionnaire, aucune allusion à des tragédies quelconques. Ou alors : Marco Barbon les met consciemment entre parenthèses. De l’humour latent, mais pas d’humour noir, ni grinçant. Un sourire aux lèvres, comme le visage d’Hermès.
Un univers en suspens, en apesanteur en quelque sorte. On songe parfois à des cerfs-volants d’une autre espèce, des cerfs-volants sans fil. Mais on y entend aussi de la musique. Une musique aussi singulière que celle d’Erik Satie : celui des Gymnopédies et des Gnossiennes, le maître musical de l’humour.
Comment définir un tel esprit ? J’oserai utiliser le néologisme Volatilisme. Marco Barbon, dans ses polaroïds, volatilise presque tout : le temps (celui qui court depuis toujours), l’espace (public), et même l’énigme, puisqu’il la transforme en évidence manifeste. Rimbaud voulait fixer des vertiges. Marco Barbon fixe des questions sans réponse.
Alain Jouffroy, janvier 2010
Marco Barbon
Né à Rome en 1972, il vit et travaille à Paris.
Après une maîtrise de Philosophie à l’Université de Rome La Sapienza et une thèse en Esthétique de la photographie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris, il a travaillé pendant quatre ans comme éditeur photo pour l’agence Magnum.
Depuis 2005 il conduit une recherche artistique personnelle, en utilisant comme medium la photographie et la vidéo et en s’intéressant en particulier à la qualité temporelle des images.
Sa première monographie, Asmara Dream, paraît aux éditions Filigranes en 2009, suivie en 2010 par Chronotopies (Postcart / Trans Photographic Press ; texte d’Alain Jouffroy).
Ses photographies ont été exposées en France, en Italie et au Maroc et publiées, entre autres, dans La Repubblica, Libération, Le Monde 2, Dyptik et Beaux-Arts Magazine.
EXPOSITIONS PERSONNELLES
2011
Alea iacta est, Galerie Philippe Chaume, Paris
2010
Polaroids, Espace Tres Confidentiel, Casablanca
Chronotopies, B-Gallery, Rome
Chronotopies, Galerie La Non-Maison, Aix-en-Provence
2009
Asmara Dream, Galerie Chambre avec Vues, Paris
2007
A.O.I. Tracce di una colonizzazione, Fondazione Pastificio Cerere, Rome, FotoGrafia International Photo Festival
EXPOSITIONS COLLECTIVES
2010
Italian emerging photography, Istituto Italiano di Cultura, Paris
Marrakech Art Fair, Marrakech
2009
Fotoleggendo, I.S.A., Rome
Luce dentro, The House of Love and Dissent, Rome
2007
Quelques nouveaux regards, Galerie La Chambre Claire, Annecy
EDITIONS
Cronotopie, Postcart / Trans Photographic Press, Rome / Paris, 2010
Asmara Dream. Photographs by Marco Barbon, Postcart / Filigranes, Rome / Paris, 2009
El Mar a la Mirada, European Center for the Mediterranean, Barcelona, 2008
Cerere 05/ 06/ 07, Fondazione Pastificio Cerere, Rome, 2007
A.O.I. Tracce di una colonizzazione, FotoGrafia, Rome, 2007
PRESSE
« Marco Barbon. Le temps suspend son vol », Diptyk, Casablanca, avril / juin 2010
« Nostalgies Asmarines » (article by Brigitte Ollier), Libération, Paris, 1er août 2009
« Asmara », Pin-Up, New York, n°5, automne / hiver 2008 – 2009
« La vecchia Italia dimenticata nel Corno dʼAfrica », il Venerdi di Repubblica, n°101, Rome, 2007
« Dieu pop et beau » Beaux-Arts Magazine, n°252, Paris, juin 2005
« A corps et à Christ » Les Inrockuptibles, Paris, mai 2005
VIDEOS
2010
Temps de pose, video (3 min, full HD)
2003
Vincenzina, court métrage (21 min, DV), programmé à l’Italian Film Festival, Nice et au Cinema Le Latina, Paris
EDUCATION
2008
Doctorat en esthétique de la photographie, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris. Thèse : “Chronotopies : vers une esthétique du temps photographique”
2003 / 07
Travaille comme éditeur photo à Magnum Photos, Paris
2001
Master en théorie des arts et du langage, E.H.E.S.S., Paris
2000
Diplôme universitaire en Philosophie, Université de Rome La Sapienza